Carnet n°220 Notes sans titre
De la stupeur parmi ceux qui sont supposés être les siens – ces étrangers aux gestes étranges – qui se nourrissent de chair et usent de choses à des fins absurdes – grotesques – tragiques…
Rien du ciel censé résoudre le mystère sous les apparences – l’ombre et nos (pathétiques) battements de cœur…
Réunies la folie et les cimes rejetées – la mort et l’infini – sans réussir (un seul instant) à anéantir la terreur d’aller seul dans ce monde aride…
L’égarement – toujours – dans le même refuge…
Le visage d’un monde sans rivage…
Mille ports au milieu des eaux – des trous – des tombes – des tourbillons qui nous entraînent plus bas – plus haut – ailleurs – vers un crépuscule sans soleil…
Des rêves et de la faim – chez la plupart. Et la feuille et le tranchant – chez quelques-uns – d’autres nécessités ; l’accès à la lumière et à l’Amour – pas pour être éclairés – pas pour être étreints – pour devenir ceux qui les serviront…
Des pierres – comme un socle – celui d’un ciel accessible – ni lointain – ni au-dessus – tissé entre nous…
Un collier d’attributs sur la poitrine – à distribuer le temps et la nécessité des choses – l’usage de l’épée et de la tête pour assouvir la faim – et, parfois, essayer de la transcender…
Un temps amassé – un temps écarté – presque toujours dissolu. Ce que l’esprit juge le moins désirable – plonger au cœur de ce qui semble nous dévorer – devenir la victime – pleinement consentante – offrir à ce qui nous effraye nos tripes et notre peau – être comme le sol devant le jour – à la merci de ce qui passe…
Parfois – le feu – l’autre région du monde – la tête recroquevillée qui, soudain, se redresse – la bouche muette depuis des siècles qui, soudain, s’autorise à parler. L’ombre et le froid brusquement balayés par la chaleur et la lumière. Le plus indocile – et le plus naturel – de l’âme enfin réveillés. Tous les sens – et l’orifice originel – enfin ouverts…
Celui qui porte les pierres dans son sommeil – le temps qui court dans la tête – les saisons auxiliaires – la faim dans les entrailles – ce qui s’élance après ce qui s’écoule – la course folle – la course vaine – les mille choses du monde irrattrapables…
Tout ce qui nous dénude jusqu’à rendre inutile la tête ; l’enfance aux aguets – là où se rejoignent la vision et le pas…
Immergés dans la lie du monde – chevilles au cou – à se dépêtrer – des débris de lune dans l’âme qui lacèrent nos vieux rêves – l’haleine noire – le puits sans fond – le terrible chemin qu’il nous faut suivre jusqu’à l’issue – le songe retourné – le réel sans prise qui – toujours – nous glisse entre les doigts…
Rien que du bruit dans la boîte du temps. Du bruit et un peu d’espérance – là où s’illustre (merveilleusement) l’aptitude des hommes – et leur (in)expérience…
Une chambre au-dessus de laquelle planent l’Amour et le silence – parmi le brouillard – dense – épais – dans l’océan tourbillonnant des désirs…
Du temps – comme une couverture de braises et d’étoiles – de l’eau qui s’écoule le long de l’échine – la nuit qui avance dans l’âme – notre visage inquiet – effrayé – devant la mort…
Ça tourne – comme du vent dans une chambre – un tourbillon dans la tête – ce qui précipite la chute – l’exploration de la blessure au fond de l’abîme. Les seuls pas nécessaires sur terre. Le furtif passage de notre visage sur l’éternel miroir…
Ce qui a disparu émergera encore – se teintera, peu à peu, de blanc – éclipsera les vieilles lunes de l’enfance – les débris des âges passés – rencontrera la nuit – le monde – toutes les désillusions imaginables – pour réapparaître comme neuf – lavé des (principaux) stigmates humains…
Le front au plus près de la fissure – la pierre dissoute dans la chair – la flamme au fond de l’âme – allumée – le chant qui monte des viscères – par la gorge – vers le nuage – le ciel patient – sans fébrilité – fidèle autant aux cimes qu’aux failles du monde…
L’homme – du fond de son sommeil – prédateur – vigie endormie des profondeurs – habile comme à l’accoutumée – suffisamment – pour croire à son ascension – à la rugosité de la roche que ses mains agrippent…
Dormeur – aventurier, sans doute, d’un autre périple…
L’œil sur la bougie – à chercher le feu – un peu de lumière et de chaleur – qui font défaut à l’âme et à la terre…
La nuit égarée au fond du ventre qui, peu à peu, envahit tout l’espace…
A battre des ailes comme l’oiseau dans le ciel – le visage raclant le fond du miroir…
L’âme à peine frémissante – à peine vivante – sous le jour…
De feu en feu – jusqu’à de plus amples frémissements – sur les mêmes eaux – refoulés – jetés contre les rives et les vaisseaux adverses…
Ainsi se dessine la route…
Entre le livre et la fleur – le trou immense que les hommes ont creusé – de la terre plein les entrailles – à maudire les larmes versées sur le monde – sur les morts – et leur impuissance à devenir plus agiles que les bêtes et les fous…
Comme un parfum passager sur la souffrance – des airs de rien sur notre (pathologique) prétention…
Une manière tragique de se croire tiré d’affaire. Quelques couches légères sur des tourbillons ravageurs. L’humus de l’automne jeté au fond de la fournaise…
La sève du jour dans le sang. Le rythme employé à précipiter le déclin et la mort. Un rêve sous le front qui mêle sa course à l’insolence du vent…
Partout – des miroirs – pour propager son visage – se croire présent – et déployé – dans le monde – au cœur de la célébration insensée du rêve. Soi comme réalité mensongère – apparence trompeuse – comme un feu de paille au milieu des flammes – un peu de sable au milieu du désert…
Hanté par l’autre immensité – celle qui se dissimule – invisible – à travers le monde – choses et visages – comme un plein ciel dans une pièce étroite – dans une chambre close – avec les arbres comme seules vigies et la pierre comme seule assise…
Dans l’incroyable étreinte des vivants – un regard engendré par l’extinction naturelle de l’interrogation – les prémices d’un savoir involontairement incarné…
Des frontières encore – sans transparence. Le poids des étoiles sur le monde. Et ce repli (mortifère) vers le rêve. La main – la distance – la moindre avancée vers ce qui s’éloigne. La nuit en flammes sous les paupières – quelque chose comme un visage troué – un bout de ciel sous le front – un peu de vent par-dessus la tête qui cherche à s’engouffrer…
Comme un tombeau au milieu des eaux – chahuté par les reliefs de l’océan avec, au-dedans, un cadavre endormi – un peu de sang séché – un feu presque éteint – la mort – toutes les civilisations du sommeil…
Un royaume de fleurs et d’argile – le soupçon du monde – le chant et les larmes du plus étranger – ce que nous négligeons au profit de l’histoire – avec la primauté (toujours) du récit – du mensonge – sur la vérité insaisissable…
Un fond marécageux – le vide pour socle – recouverts d’une mosaïque de chair – épaisse – anonyme – inégalement répartie – suffisamment pour dessiner quelques reliefs – des abîmes et des faîtes – avec, en un même lieu, des altitudes différenciées selon la distance qui sépare le cœur de la vérité…
Avec l’identité et le monde comme principaux mirages…
Le silence – à la source du monde – choses et visages – pierres et bêtes – comme un fleuve – long – indomptable – presque impénétrable – bordé par deux rives étranges : le manque et la folie…
Des souterrains – des tunnels – les voies sous-jacentes du monde – ce à quoi a recours l’invisible pour insuffler l’essentiel – nouer un peu de sagesse aux chimères – offrir un peu de lumière à la pénombre – éclairer tous les recoins où vivent les hommes – débusquer le refuge où se terrent toutes les bêtes…
Les signes annonciateurs de l’épaississement de la nuit. Les rêves au fond des tripes – et jusqu’au bout de la hampe. Le sommeil en alliance universelle. L’encerclement des vivants. L’absence et la mort qui se rapprochent – sur le point de tout recouvrir. Et nous autres bientôt submergés…
La vie dans la main – creusée – comme une tombe – une histoire assassinée – avec ses rites millénaires – et le sang engourdi dans les veines. La compagnie presque toujours nocive du monde. Du sable à perte de vue avec des têtes enfouies dedans jusqu’au cou…
Des massacres – du déni – de l’aveuglement – une sorte de cécité pathologique…
D’une rive à l’autre – sans que le fleuve apparaisse – sans que rien ne soit jamais effleuré – ni transformé – des pas (de simples pas) sur les eaux – une fièvre au-dessus des flots – la nudité des corps surplombant la nuit – des ponts de chair pour tenter de relier le ciel – avec un soleil immense enfermé sous la peau – et qui cherche une âme – une main – n’importe qui – n’importe quoi – pour le délivrer du piège tendu par la matière…
Un chant dans le lointain – cheminant – comme un enfant vers sa mère – un peuple vers sa terre – allant aussi loin que possible – en route vers nulle part sans doute – davantage pour fuir que pour chercher refuge…
Autour de l’âme – des remparts de chair – une prière pour échapper au pire du monde – une volonté de dissiper l’erreur – d’affaiblir le risque – de creuser la voie routinière – la tête immobile – les yeux absorbés par ce qu’il nous faudra ramasser sur la route pour satisfaire la faim…
L’espace – comme un appel que personne n’entend. La lune dans le ventre – le soleil dans la tête – à se prendre (vainement) pour le monde – à épouser la suffisance (un peu niaise) des routes trop fréquentées – comme si nous étions – à nous seuls – la grande histoire de l’homme…
Des balivernes et de la prétention…
L’ardeur et la servitude – la pesanteur de l’homme – de tout labeur – de toute édification…
Le mensonge du centre et des confins – du socle et des hauteurs…
Il faudrait revenir au vide et à l’innocence – déchirer l’épaisseur de la terre et de l’esprit – et laisser s’évaporer les souvenirs – les idées – les repères – toutes nos pauvres certitudes sur le monde…
Esclave d’une route qui n’est pas la nôtre – et qui ne l’a jamais été. De la matrice au cimetière – à traîner ses guêtres en ces lieux fantômes au lieu de fréquenter les fleurs et les rivières – les chemins de terre – les prairies sauvages – les grands arbres aux lisières du ciel…
Des miroirs comme des soleils biaisés – qui donnent le vertige aux yeux indigents – affamés. L’emblème du seul tropisme (possible) – cette fausse auto-fraternité qui rejette tout ce qui existe au-delà de la peau…
Le centre de l’enfer…
Des visages – comme des étoiles inanimées – un peu de rêve entre le début et la fin…
La nostalgie du cocon…
De la glaise – de la terreur – des ruines…
Et le monde sous-jacent comme inconnue principale…
De l’herbe comme du jour – comme le premier souffle de la parole – les dernières cendres du monde. La couleur de la surface – étrangère à l’épaisseur et à la texture. La nature des choses pour le dormeur – le rêveur – celui dont l’âge nous indiffère – et qui sème – et qui sème – pour satisfaire sa faim – enrichir son destin – recouvrir la lumière de toute son ombre déployée…
Le tragique vertige de l’homme…
L’herbe rouge – toujours trop rouge – et tous les désirs sous le front – reconduits – développés – accumulés siècle après siècle – civilisation après civilisation…
Toujours trop de semences et de sang sur le même rivage – et toujours trop éloigné(s) de la source – bien sûr…
Sur le versant d’un autre monde où nul visage ne nous est étranger – où rien ne se décide à l’avance – où l’on s’élève comme des grains de poussière dans la lumière…
Des tombes – des larmes – et rien sur ce que nous perdons – sur ce que nous manquons – avant le cercueil. De l’aveuglement – la tête ailleurs – à peine une tête à vrai dire – deux yeux à moitié clos sur un tas d’idées – d’images – de souvenirs – rien qui ne mérite d’être retenu – et, pourtant, ce qui fait l’histoire – toutes les histoires…
Un peu de feu sur la lassitude – et nous voilà comme neuf – comme ressuscité – après qu’aient explosé la routine et l’habitude…
Ici – rien qu’un long râle – un cri animal – primitif – l’effroi de ce qui tremble sur son tas d’immondices…
Des larmes – de l’encre – du vent – à la place du sang. Le siège de l’âme – là où l’œil est le ciel – et la terre, l’horizon – le socle – la trame – avec le soleil comme la seule lumière possible sous les paupières – la même chose, bien sûr, qu’au-dehors – sous la voûte…
Comme un astre errant – incertain – fragile – qui rayonne et illumine les pas – les seuils – les racines – jusqu’aux premières traces de nos plus primitifs ancêtres…
L’étreinte du monde – comme un étau contre les tempes – une morsure dans la chair de l’âme – presque l’enfer – un exil insupportable sur un tas de pierres sans éclat – sans envergure. Une forme de supplice sadique – et notre contribution inévitable au mal – au pire sans doute. L’obéissance – en nous – aux forces obscures et sournoises…
Nous-même – comme une autre source que le monde – la même, pourtant, à certains égards. Avec l’œil (indifférent) du temps sur l’or et la soif – et les quantités qui s’échangent. Et, parfois, un long silence derrière les grilles – comme une prière – mille prières – qui nous rapprocheraient du ciel en nous éloignant de l’idée d’un autre possible…
Comme de la terre tassée contre un mur – avec un peu de ciel au-dedans – et mille attaches à la surface – pour s’emmêler au reste – aux mille cordes du monde…
Des colonnes de nuit – comme des grilles – épaisses – infranchissables – entre lesquelles on aperçoit une vague lumière – trop lointaine – presque abstraite – comme si elle avait été inventée par l’imaginaire…
Tout est si noir que le monde semble irréel – et jusqu’à nos yeux qui devinent davantage qu’ils ne distinguent…
Des lignes – dans l’œil – jusqu’à l’infini – et (presque) rien d’autre. Le monde depuis sa naissance. Et cette présence, en nous, du moins tangible…
La tête dans les bras – le buste et les foulées libres – comme si l’on renonçait à comprendre – comme si vivre suffisait…
Et – étrangement – cela suffit – pour peu que les questions aient rencontré le regard – sa clarté – son envergure – son silence…
Des portes – des pentes – des chutes – mille petites aventures sur l’itinéraire de l’effacement…
Et entre l’abîme et la fenêtre – toute une série de verrous – de clés – de cadenas – tous les accessoires de la peur – tout l’attirail de l’homme…
Tout existe déjà dans le feu ; la direction – le rêve – la parole – ce que le temps, peu à peu, entame et anéantit…
Et derrière – et autour – et en-dessous – et par-dessus – et au centre – la source matricielle – le lieu qui entretient les flammes – et qui les laissent jouer avec le monde – le jouet de leur création…
A vivre loin du vacarme – des têtes trop noires du monde – des lois – des cimetières et des pensées – de ce qui imagine définir la présence des hommes et du soleil. Loin du temps et des voyages d’agrément. Au plus près de soi – dans l’assise franche de la solitude – en accord avec les règles (implacables) du silence…
Deux pieds dans la fosse. Le monde en soi. La fin de l’histoire. Et la continuité des saisons au-dehors…
Des entraves scellées dans la terre. Le destin de l’homme qui se renouvelle au-dedans de la faille étroite et gorgée de glaise…
Du sable – des dalles – l’humanité agglutinée sur ses rochers artificiels – main en visière – paupières mi-closes vers l’horizon opaque – à se chamailler en attendant la fin du temps…
Et nous mourrons tous, bien sûr, sans que rien n’arrive – sans que rien ne se transforme…
L’éternité triste et figée du monde et des yeux fébriles – immobiles – morts bien avant l’heure…
L’écorce du monde – et en-dessous un fleuve tempétueux – l’avancée d’un visage – une tête qui se hisse hors de la foule – le peuple pareil à un spectre. Et – soudain – la hache qui s’abat sur le tronc de l’arbre – comme un appât – comme un piège tendu au peuple de la terre…
Une aurore sans grâce – chaque jour que le monde a connu. Des hommes – peu de semblables. Quelques lumières trompeuses à l’horizon – de minuscules lanternes accrochées ici et là pour donner l’illusion d’une perspective. La terre qui tourne – le sommeil qui s’éternise. Le doute – comme le seul écho possible de la parole. Le besoin de visages et de miroir pour ne pas sombrer dans la folie – pour essayer d’échapper au vertige du pire dans la nuit inéclairée…
Aussi effacé que l’arbre qui s’incline devant la lumière. Comme la pluie qui se répand – et imbibe le sol. Comme le cri des bêtes que l’on égorge au milieu de la nuit. Comme ces jardins gorgés de sang et de rosée. Avec ce regard étrange – et le ciel comme seul témoin…
Notre vie – notre monde – et, peut-être aussi, notre délivrance – espérons-le…
Tombé là – sans aucune ressource – isolé – au milieu de nulle part – seul avec le soleil – une étoile choisie (presque) au hasard parmi mille autres – à distance de tout – et, en premier lieu, des visages humains – comme une aile – hagarde – flottant dans le vent – prise par des courants tantôt ascendants – tantôt descendants. Comme un vaisseau qui porte nos pas et nous fait traverser les mille péripéties du désert…
De légende en histoire – d’histoire en balbutiements vers la vérité – le visage de plus en plus nu – de plus en plus immobile – au cœur de la poussière…
L’entêtement – le sommeil vissé au front. Le temps qui passe sur du sable tourbillonnant. L’ombre et l’ardeur comme seul héritage – la malédiction commune des vivants…
Rien ne nous appartient – tout se fait au nom de l’enfance – les images – les rencontres – la moindre foulée – la moindre aventure – sous le soleil…
Ce sont les gestes qui dessinent la route qu’empruntent les pas…
Tout, un jour, finit par ressembler à l’exil – à l’effacement – au désarroi de l’âme face au vide – à la désillusion devant l’hégémonie et le déploiement – partout – de la décrépitude et du déclin…
Sous le joug des ténèbres – le monde tel qu’il est – sans rencontre possible – contraint d’arpenter son intimité et de l’habiter comme une terre sainte – une terre promise – le lieu de l’errance et de l’envergure possible – aux confins des ombres terrestres – au seuil, peut-être, de l’aube naissante…
La clarté comme un vent qui cingle les visages – qui déchire l’inutile – qui nous déleste de tous nos bagages…
L’horizon comme un trait – un trait minuscule – sur la main – avec l’âme tout entière dans le geste – comme notre seule récompense, peut-être…
Parmi les arbres – comme en exil – le retour au pays natal. La pauvreté au front comme d’autres portent des bijoux…
Et le monde – en nous – comme un soleil – noir – minuscule – presque sans incidence sur l’immensité…
Rien – dans le principe (et la perspective) d’un Autre – inutile…
Dans la poussière du monde – maintes et maintes fois – la volonté contre la nuit – l’un des combats les plus atrocement inégaux…
Quelques lignes – un frémissement dans l’espace – quelques vibrations – des déformations (très) provisoires – à peine perceptibles – puis, l’air qui reprend sa place – l’immensité silencieuse…
Un passage – là où est la béance – la trame des interrogations – le secret caché au fond de l’abîme – avec par-dessus la chair – et encore par-dessus le ciel – ce bleu étrange – ce vide mystérieux…
Comme un feu passager dans le froid. La seule manière d’exister sur la pierre. Et ce ciel – au-dedans – dépeuplé – que l’on apprend, peu à peu, à habiter…
Le silence est le seul (véritable) consentement. Le plein acquiescement des Dieux et de la providence. Notre état le plus haut…
Tant d’agitation – de gesticulations – d’effervescence – avant que naisse l’aurore – le jour inachevé…
Et ces fleurs dans la fatigue font-elles (elles aussi) partie du voyage… Sont-elles l’autre nom de la beauté – l’autre versant de la folie – la possibilité d’un autre monde – plus conscient – émergeant de l’ancien où l’infamie est quotidienne…
Qui pourrait nous dévoiler l’évidence – et la grâce – de ce chemin (de cet autre chemin) – et faire fleurir notre chant dans d’autres cœurs que le nôtre…
Des traces – quelque-unes – infimes – comme manière (maladroite, sans doute) de réduire la distance entre l’écume et la vérité – de refaire surface après des siècles de vie (trop) souterraine…
Assis dans le jour déclinant – sans rêve – sans appui – offert à tous les murmures – en silence…
Des voix entremêlées dans la tête – de l’écume dans le vent – rien qui ne nous sépare…
Des masques – et au-dedans – ce que nous avons cru comprendre – un peu d’eau – comme un reste très ancien d’océan – l’espace commun…
Des larmes précises à l’aube naissante – un chant qui monte des profondeurs de la terre. L’assise sans blessure…
La poursuite du voyage sur ce chemin inachevable…
Où que nous soyons – des feuilles – des traces – mille tentatives – et autant de mensonges. L’horizon – partout – ce que l’on nous dérobe et ce qui se retire. Les rêves des Autres dans nos yeux – le feu et le foudroiement…
Ce qu’il nous faut soustraire et abandonner pour rejoindre l’aube…
Rien que des histoires qu’il faudrait mettre de côté – et oublier – au profit de ce qui s’avance à présent…
Au seuil de la folie – nos rêves – quelque chose d’excessif (et d’inutile) – les portes du malheur entrouvertes – le plus terrible qui s’acharne – l’œuvre d’une domination – l’aire élargie des servitudes…
Ce qui nous enchaîne – de la matière asservie…
Rien que des grilles et des prisons – des esprits enfermés et des pieds enferrés. De la distance et de la solitude. Et le manque en commun…
Tous les alphabets réunis dans les flammes. Des éboulis d’horizon – au-dedans – qui emportent nos derniers rêves. La fin du monde – et l’apocalypse bientôt. L’effondrement des édifices – de toutes les petites Babel terrestres. Nos âmes frémissantes et frigorifiées – et les mains de Dieu – toutes tremblantes…
Sous les paupières – plein de rêves de yeux ouverts. Quelque chose de l’ordre de l’ambition souterraine – encore invisible lorsque l’on fait face aux visages…
Des ombres – partout – comme révélatrices d’une lumière lointaine – au-dessus. Le lieu de l’œil descendu et partagé – ce que chacun croit posséder…
L’œil lucide – sans la moindre certitude…
Des choses – seulement – qui passent – qui se pensent – qui se rêvent – qui s’échangent…
Le monde – en soi – et rien de plus…
Ce que nous fûmes – à chaque instant – explosé – dispersé – effacé. Un éclatement et des éclats mille fois recommencés. Rien de volontaire – l’énergie en actes – brute – qui joue et se déploie – comme un jeu étrange dans l’espace…
Des signes – des mots – des phrases – provisoires – infiniment – qui naissent – s’assemblent – se séparent – disparaissent – remplacés aussitôt – indéfiniment – par d’autres…
Des dessins sur le sable – réalisés, à travers nous, par la main habile des Dieux…
Le silence – ce qui soigne – et ce qui guérit – toutes les blessures…
Des yeux immobiles sur tant de phénomènes et d’incidences – les échanges incessants – cette mobilité permanente – sans frein…
Comme une évasion – une échappée au-dedans de soi – avec, au centre, cette fenêtre sur l’infini…
Déjà plus – comme tout ce qui passe…
En ce lieu si dense qu’il concentre tous les possibles…
L’issue sans échappatoire – la seule piste à suivre – le seul chemin véritable…
L’aube s’étend – se déverse – devient, peu à peu, le jour – puis se dilue lentement en autorisant ce qu’elle porte à s’assombrir – à se transformer en crépuscule, puis en nuit. Comme la nuit, en son heure, permet à ce qu’elle enserre de devenir la prochaine aurore…
Nous sommes – comme ce cycle – ces permanentes métamorphoses intriquées – cette respiration du mélange – assidue – régulière – inévitable…
Rien que des corps qui tournoient dans le vent…
Le règne de la matière régie par le provisoire – par le provisoire et l’invisible que si peu soupçonnent…
La fréquentation régulière du non-humain nous fait désapprendre le faussement humain – ce que l’on assimile (un peu hâtivement – un peu paresseusement) à l’homme – et initie la véritable humanité – vaste – ouverte – qui ne se place jamais ni au centre, ni en premier – celle qui porte – en elle – le regard de l’Amour et de la lumière – l’infini silencieux humble et incarné…
Ce magma épais et mobile – voilà à quoi nous appartenons – voilà à quoi le corps appartient. Le reste – une partie du reste – relève du regard – du silence – de l’invisible – ce que les hommes apparentent au mystère…
Sous des airs de fierté – tout, en vérité, s’incline. Et sous l’apparence de l’identité autonome des choses et des visages règne l’interdépendance…
Nous ne sommes qu’un alphabet oublié – quelques signes incompréhensibles sur les pages d’un vieux carnet. Et nous demeurerons ainsi – jusqu’à ce que tout tombe en poussière…
Du vent – le ciel – du bleu – l’immensité jusqu’à l’horizon. Rien de fixe malgré l’apparente stabilité. Rien de défini malgré nos définitions…
Tout ressemble à ce qu’il a l’air d’être – mais rien, bien sûr, n’est plus faux. Tout est mélangé – et ne cesse d’interagir. Rien ne peut être séparé – et ce que l’on circonscrit n’est qu’un bout que l’on arrache à l’ensemble – une chose coupée des mille liens qui la constituent et lui donnent vie – comme vidée de sa substance – une chose morte (en vérité)…
La ronde (permanente) de la matière – des combinaisons – des noms – des fonctions et des usages – ce que jamais la langue ne saura appréhender…
Le poème est une vaine tentative – comme des bouts d’étoffe déchirée – abandonnés par les fantômes – presque des haillons – les guenilles de quelques ombres – des taches d’encre – à peine – rien qui ne puisse restituer l’ensemble – le réel – la globalité du monde et la lumière projetée sur la surface et dans les profondeurs de ces mille parcelles toujours changeantes…
Le tout – le rien – le sans nom…
Et devant tant de merveilles et de complexité – si simples pourtant – le silence – la bouche qui reste muette…